Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là, et tu marchais souriante, épanouie ravie ruisselante sous la pluie. Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là et je t'ai croisée rue de Siam. Tu souriais. Et moi je souriais de même. Rappelle-toi Barbara, toi que je ne connaissais pas, toi qui ne me connaissais pas... Rappelle-toi. Rappelle-toi quand même ce jour-là. N'oublie pas, un homme sous un porche s'abritait, et il a crié ton nom, Barbara... Et tu as couru vers lui sous la pluie, ruisselante ravie épanouie. Et tu t'es jetée dans ses bras, rappelle-toi cela Barbara, et ne m'en veux pas si je te tutoie. Je dis tu à tout ceux que j'aime, même si je ne les ai vus qu'une seule fois. Je dis tu à tout ceux qui s'aiment, même si je ne les connais pas. Rappelle-toi Barbara, n'oublie pas cette pluie sage et heureuse sur ton visage heureux, sur cette ville heureuse, cette pluie sur la mer, sur l'arsenal, sur le bateau d'Ouessant... Oh Barbara, quelle connerie la guerre ! Qu'es-tu devenue maintenant, sous cette pluie de fer, de feu, d'acier, de sang ? Et celui qui te serrait dans ses bras, amoureusement, est-il mort, disparu ou bien encore vivant ? Oh Barbara, Il pleut sans cesse sur Brest comme il pleuvait avant, mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé. C'est une pluie de deuil terrible et désolée. Ce n'est même plus l'orage de fer, d'acier, de sang, tout simplement des nuages qui crèvent comme des chiens. Des chiens qui disparaissent au fil de l'eau sur Brest et vont pourrir au loin, au loin très loin de Brest.
Dont il ne reste rien.
Jacques Prévert, Barbara.